I.2. Les principaux résultats de la campagne de fouille 2001
  
Les travaux en 2001 ont porté, pour l’essentiel, sur la zone dite de l’‘esplanade”, située au sud de l’enclos sacré et sur laquelle nos connaissances tant pour l’époque de La Tène que  pour la période gallo-romaine étaient quasi inexistantes. Nous savions seulement que dans la zone centrale se trouvait un fossé dont une section fouillée avait livré des fers de lance gaulois et deux os humains. A son abord avaient été également découverts dans les remblais gallo-romains des tessons d’une céramique attribuable à La Tène ancienne. Ces découvertes suscitaient donc des interrogations très fortes : quelle était la fonction de ce fossé ? quelle était la nature de l’enclos qu’il devait délimiter ? Y avait-il en ce secteur des traces d’une occupation antérieure au IIIe siècle avant J.-C., occupation susceptible de remettre en question notre interprétation de l’enclos quadrangulaire ? Parallèlement on s’interrogeait sur la fonction de cet espace à l’époque gallo-romaine et la nature de ses aménagements.
  
Pour ces différentes raisons un vaste décapage a été réalisé sur plus de la moitié de ce nouvel enclos. Sur cette surface, ce dernier est apparu comme une ellipse irrégulière avec des pans rectilignes, c’est pourquoi nous l’avons désigné tout d'abord sous le terme d’ «enclos polygonal ». Il est matérialisé par un fossé qui diffère totalement de celui de l’enclos quadrangulaire : profond de 2 m, avec un profil en V aigu, il s’agit d’une tranchée pour une fondation de mur palissadé. Au fond de ce fossé, une rigole régulière de section semi-circulaire confirme cette interprétation. Néanmoins, la palissade n’est pas demeurée en place. Le fossé a été rouvert et remblayé rapidement. Un matériel assez abondant en témoigne : armes en fer, os humains, céramiques, os animaux, blocs de grès et de silex, fragments de torchis brûlé et scories.
   
Fig. 25 : Plan de l'enclos polygonal en 2001.
   
L’enclos, dans son plus grand diamètre connu, mesure 40 mètres. Les coupes stratigraphiques ainsi que la fouille de la surface intérieure montrent que le sol ancien a été retiré au moment de la construction de l’enceinte et qu’il y a été remplacé par un remblai et, sur une surface dont il est difficile d’apprécier l’étendue, par un dallage composé de rognons de silex, de fragments de grès et de nodules de craie. En effet, ce sol aménagé n’était plus en place mais on en a retrouvé une partie des éléments constitutifs dans le remblai du fossé. Les seuls vestiges archéologiques découverts dans l’enceinte sont donc des trous et des fosses dont une grande partie sont postérieurs à l’ensemble qui nous occupe. Les seuls éléments contemporains sont cinq fosses situées sur le bord septentrional et oriental. La plus remarquable est une cavité parfaitement cylindrique de 3m50 de diamètre et de 2 m de profondeur avec des parois verticales. Sur sa bordure, côté sud-est, se trouvait un foyer aménagé avec un pavage de silex. La fosse dont le fond, creusé sur la couche de craie affleurante, était resté parfaitement frais paraît ne pas avoir connu d’utilisation matérielle ( silo, réserve, lieu de dépôt, etc. ) mais semble avoir joué un rôle symbolique en liaison avec le foyer dont les cendres se sont déversées en elle, en même temps qu’elle fut remblayée rapidement.

Nous interprétons les deux comme un aménagement cultuel, assez similaire aux “autels creux” courants sur les sanctuaires. Le matériel découvert dans son remblai donne de bons arguments à cette interprétation. Il y fut surtout trouvé des os animaux et de la céramique, ainsi que quelques os humains et quelques éléments métalliques. Ce matériel est de même nature et de même chronologie que celui découvert dans le remblai du fossé mais la composition des deux lots est différente.

Quatre autres fosses se trouvent sur le bord oriental de la clôture. Elles sont de nature totalement différente : peu profondes, plus ou moins circulaires, il s’agit plutôt de cuvettes qui ont livré fort peu de matériel, quelques tessons, fragments de torchis et blocs de grès.

Fig. 26 : Vue générale de l'«autel creux».

Fig. 27 : Fossé F431 et l''«autel creux».

Fig. 28 : Mobilier de la cuvette F 521.

   
Nous ne disposons donc d’aucun élément direct, hormis l’“autel creux”, qui curieusement se trouve en position décentré, et qui, comme nous le verrons, n'est pas contemporain de la construction de l'enceinte, pour comprendre la fonction de cette dernière. Elle a certes connu une activité cultuelle, relativement ponctuelle, mais à l’évidence l’espace intérieur, vaste et vide de tout aménagement architectural, répondait à d’autres préoccupation. Seul le matériel archéologique découvert dans le remblai du fossé de clôture peut nous être d’une aide quelconque. Il a été précisé plus haut que les dizaines de kg de blocs de pierre découverts dans ce remblai provenaient peut-être d’un dallage. Cette hypothèse repose sur plusieurs arguments. C’est tout d’abord l’origine exogène de la plus grande partie de ces blocs. Elle témoigne évidemment d’une volonté d’aménager et pas seulement de réutiliser le produit de l’extraction au moment du creusement du fossé. Mais l’information la plus précieuse tient au rapport entre ces blocs de grès et de silex, les armes en fer et les os humains. On les trouve généralement disposés en paquets dans le remplissage du fossé. Les os notamment sont presque toujours associés à des pierres. Tout cela suggère une origine topographique commune. Si ces éléments sont presque toujours proches les uns des autres dans le fossé, ils sont rarement collés les uns contre les autres, or, dans bien des cas, les os et pierres portent des traces de rouille, parallèlement l’oxydation des armes a soudé à leur surface, des petits fragments de silex. A l’évidence donc, armes et ossements se trouvaient initialement au contact de ces blocs de pierre et sont restés dans cette position pendant plusieurs  semaines, plusieurs mois exposés aux atteintes atmosphériques. Il est loisible de penser que restes humains et débris d’armes reposaient sur un dallage qui pouvait recouvrir une partie de la zone centrale de l’enceinte.
  
Une autre série d’informations peut être tirée des décomptes des restes humains et des armes. Ils sont, en effet, très caractéristiques et en parfaite opposition avec les ensembles rencontrés dans l’enclos quadrangulaire. Seuls les os longs et les bassins sont représentés mais de façon systématique et dans quasiment les mêmes nombres : une vingtaine de fémurs gauches, de fémurs droits, d’humérus gauches, de coxaux droits, etc. Les armes présentent la même caractéristique. Ce sont une vingtaine d’umbos de bouclier, de chaînes, de fers et de talons de lance. L’impression se dégage que ces restes proviennent d’une vingtaine d’individus seulement dont une bonne partie du squelette et une grande partie de l’armement a été conservée sur les lieux.
  
L’état de conservation de ces deux types de reste est également riche d’informations, elle est aussi en parfaite opposition avec ce que l’on a observé jusqu’à présent. Les os longs présentent au niveau des diaphyses un relatif bon état de conservation qui montre que leur exposition ne s’est pas prolongée au-delà de plusieurs mois ou d’une ou deux années. Or paradoxalement les épiphyses sont dans la majeure des cas dégradées voire inexistantes. Leur état ne peut être porté au compte d’une dégradation atmosphérique. Mais c’est, au contraire, une atteinte physique qui les a conduits dans cet état. Certaines épiphyses portent des trace de coups de forme généralement losangique ou circulaire qu’il faut attribuer certainement à des becs d’oiseaux charognards ( vautour peut-être, assurément grand corbeau, corbeau et pie ). Lorsque l’épiphyse a disparu, la tranche de la corticale présente des indentations dans lesquelles il faut reconnaître soit encore des coups d’un bec puissant, soit de la mâchoire d’un chien, d’un loup ou d’un autre mammifère. Dans bien des cas le corps spongieux qui s’enfonce dans la diaphyse a fait l’objet d’un rongement méticuleux qui a lissé l’intérieur de l’os et qui ne peut être attribué qu’au bec fin et long d’un oiseau tel que la pie.
Ces différents éléments ont amené l’hypothèse, selon laquelle les cadavres auraient volontairement été exposés afin qu’ils soient dévorés par les animaux charognards. On sait, en effet, par plusieurs auteurs antiques ( Silius Italicus et Pausanias notamment ) ainsi que par l’iconographie étrusque et celtibère qu’il s’agissait là d’un traitement funéraire réservé aux guerriers morts sur le champ d’honneur. La nature très particulière de l’enceinte avec ses hauts murs ( au moins 5 m de hauteur ) enfermant totalement l’espace pourrait se comprendre dans le cadre d’une telle hypothèse, elle n’est pas sans rappeler les “tours du silence” iranienne ou des actuels Parsi.

Fig. 29 : Tour du silence à Yazd (Iran).

   
Les armes et la céramique découvertes dans le fossé et dans la grande fosse procurent d’autres informations. Les armes diffèrent très sensiblement de celles découvertes dans les niveaux les plus anciens de l’enclos quadrangulaire. Les fers et les talons de lance, les umbos de bouclier se répartissent en une typologie originale où les types du gisement “le charnier” sont nettement minoritaires. Les chaînes sont assez semblables ainsi que les quelques fibules découvertes, ce qui confirme le synchronisme entre les deux ensembles. Cependant, à l’évidence, ces derniers sont le produit d’une technologie qui, dans l’un ou l’autre cas, n’atteignait pas les mêmes performances. Les fers de lance du “charnier” sont des chefs d’œuvre, ceux de l’enclos polygonal ressemblent plus aux objets que l’on rencontre dans les sépultures de La Tène ancienne. Or c’est ce que nous apprend également la céramique : datable du tout début du IIIe siècle, elle s’inscrit dans la tradition de La Tène ancienne et trouve ses meilleures comparaisons sur des sites du nord de la France ou de l’actuelle Belgique. Ainsi ce matériel ne révèle pas d’écart chronologique caractéristique avec les objets précédemment découverts mais plus sûrement une origine géographique différente.
   
L’état de conservation des armes présente également des particularités originales. Ces dernières sont beaucoup moins bien conservées que celles découvertes sur les sols protégés de l’enclos quadrangulaire ou de celles qui proviennent de son fossé. Elles sont assez souvent fragmentées mais surtout elles présentent des torsions, des plis inhabituels et qu’on ne peut attribuer avec certitude à un acte volontaire de destruction.
  L’explication vient peut-être de leur état particulier de corrosion : paradoxale, elle a laissé certaines faces des objets dans un excellent état alors que le reste est couvert d’une gangue de couleur rougeâtre. Les bords d’allure roulée de certains tranchants suggèrent que cet état est dû à l’action du feu.
Fig. 30 : Fers de lance issus de F 431.
   
La présence de nombreux blocs de grès dans le remblai du fossé et des cinq fosses qui lui sont contemporaines est un autre élément d’analyse intéressant. Ce grès provient d’affleurements naturels situés à une dizaine de kilomètres à l’ouest du site. Or de très gros blocs, de plusieurs centaines de kg, avaient été rencontrés dans les fondations du premier état du petit temple. Nous pensions donc qu’il s’agissait d’un apport dû aux maçons du début de l’époque augustéenne. Les découvertes de 2001 remettent en question cette interprétation car des fragments de grès de même provenance sont maintenant datables du début du IIIe siècle et parce que dans la périphérie immédiate de l’enclos polygonal ont été rencontrés des blocs plus gros, d’1m20-1m40 de hauteur et d'un poids proche de la tonne.

Fig. 31 : Stèles en grès.

  
Fig. 32 : Grès. Fig. 33 : Grès. Fig. 34 : Grès.

   

Ce sont de tels blocs qui ont été remployés tels quels ou qui souvent ont été débités en tronçons qui ont servi aux constructeurs du premier temple. Actuellement, sur le site il existe une quinzaine de ces grands blocs et une cinquantaine de gros morceaux. C’est donc probablement une cinquantaine de blocs de près d’une tonne qui ont été apportés sur le site au début du IIIe siècle ainsi que les déchets de taille et les silex associés dans ces gisements argilo-sableux.
  
Pour quelles raisons les Gaulois ont-ils effectué un transport aussi difficile ? Quelle était la situation initiale de ces blocs par rapport à l’enclos polygonal ? Aucune réponse ne peut être apportée avec certitude puisque aucun bloc n’a été découvert en position fonctionnelle mais toujours sous la forme de rejet ou de remploi. Plusieurs éléments ont permis de formuler une hypothèse qui devra faire l’objet d’un examen plus approfondi. C’est tout d’abord la forme parallélépipédique  ( 1m20 par 0m40 en moyenne ) qui évoque évidemment la stèle dont on sait que le sens premier en grec est justement “la pierre dressée, la borne”. C’est le nombre de ces pierres qui paraît correspondre à celui, estimatif, des individus qui ont pu être traités dans l’enclos. C’est enfin la présence, là où le sol ancien ( à l’exception du dallage qui avait dû être retiré ) était plus ou moins bien conservé, de quatre cuvettes dont la fonction a pu être de servir d’ancrage à ces blocs dressés.

Fig. 35 : Grès.

  
A l’appui de cette interprétation il faut signaler que dans cette même zone ( sur les côtés oriental et septentrional ) le fossé était recouvert voire entamé dans ces niveaux supérieurs par une couche d’occupation de La Tène D2 ( toujours l’horizon de –30, -20 ). Cette couche est d’une nature particulière, il s’agit de foyers apparemment cultuels ou, tout au moins, festifs où la viande animale a été consommée en abondance. Curieusement cette couche d’occupation qui s’étend, en périphérie de l’enclos, sur une aire assez vaste ( 3 à 400 m2 ), s’interrompt brusquement au niveau de la bordure intérieure du fossé et on ne retrouve aucun vestige similaire sur toute la surface intérieure de l’enclos.  

Fig. 36 : Sole de foyer de La Tène D2.

   
Or, à cette époque, il n’existait plus aucun vestige des palissades. Nous avons donc supposé que ce sont ces stèles, dressées sur la bordure intérieure du fossé, qui matérialisaient jusqu’à la fin de l’époque de La Tène cet emplacement et les guerriers morts dont les funérailles avaient été accomplies ici.
  
En conclusion, la campagne de 2001 a montré que le site latènien de Ribemont ne se limitait pas seulement à l’enclos quadrangulaire, connu depuis 20 ans, et à sa périphérie immédiate mais qu’il comprend au moins un autre enclos de taille assez similaire au premier et dont la périphérie garde également des vestiges nombreux et significatifs. Le nouvel enclos, d’allure curviligne, paraît contemporain du premier, mais montre avec le matériel de ce dernier d’importantes différences. L’hypothèse qui est proposée pour l’interprétation de l’enclos polygonal est celle d’un lieu de traitement funéraire pour quelques dizaines d’individus qui pourraient être les morts du camp des vainqueurs. Cette hypothèse ne contredit pas celle qui est avancée depuis plusieurs années pour l’enclos quadrangulaire et selon laquelle celui-ci aurait servi de trophée et présenterait donc des dépouilles prises sur l’ennemi vaincu. Cependant ces nouveaux éléments compliquent sensiblement la vision que l’on a de ce site. Comme chaque fois, après une campagne de fouille, ce sont de nouvelles questions qui sont soulevées.