La campagne de fouille 2002 est la treizième du programme déposé en 1990 auprès de l’ancien CSRA par J.-L. Brunaux au nom de l’équipe du CNRS de l’Ecole Normale Supérieure. Cette campagne est le complément d’une année à la précédente autorisation triennale. Il se pose donc maintenant la question de la suite des travaux sur ce site, tant en termes de fouille que d’études et de publication. Un bilan est nécessaire.
   
1. Etat général des connaissances et problématique.
  
I.1. Résultats obtenus au cours des fouilles de 1990 à 2000.
   
Pendant cette période, la majeure partie des travaux ont porté, comme cela avait été proposé au CSRA, sur l’enclos quadrangulaire gaulois dont l’emprise correspond aussi à celle du péribole du temple gallo-romain. Plusieurs gisements osseux et métalliques remarquables par la quantité d’objets et la qualité de leur conservation ( les relations anatomiques entre les os et fonctionnelles entre des éléments d’équipement étaient conservées ) ont nécessité de longues périodes ( plusieurs mois pendant les années 1991, 1992, 1993, 1995, 1998, 1999 et 2000 ) de fouille fine avec une infrastructure adaptée ( construction d’un hangar, installation d’échafaudage, installation d’une ligne électrique ). Ces travaux très spécifiques auraient pu orienter la fouille vers une approche de type préhistorique, limitée donc à des ‘micro-gisements” et à des études spécialisées. Nous avons tenté d’éviter cet écueil, en élargissant nos investigations non seulement en direction des vestiges gallo-romains situés dans la périphérie immédiate de l’emprise initiale mais aussi de ceux de l’époque gauloise qui s’étendent sur une superficie beaucoup plus vaste que nous ne le  prévoyions. Ces recherches menées sur deux, voire trois échelles différentes ( fouille de type préhistorique, fouille protohistorique en open area, fouille d’ensembles architecturaux ) n’ont pas toujours connu un développement aussi harmonieux que celui que nous aurions souhaité. Aussi a-t-il fallu attendre le début des années 2000 pour qu’une image globale et cohérente se dégage tant pour les vestiges de l’époque gauloise que pour ceux de l’époque gallo-romaine.
   
Fig. 1 : Plan général du site.
   
Il apparaît ainsi que le site connaît une arrivée massive de vestiges osseux et métalliques au tout début du IIIe siècle. Cette période paraît très limitée dans le temps ( deux ou trois décennies ), elle est marquée aussi par la création d’importantes installations, plusieurs enclos, des bâtiments monumentaux. Il s’agit donc d’un événement ponctuel dont la réalité est encore accentuée par la nature de l’occupation précédente de ce même site : antérieurement les terrains étaient déboisés depuis l’époque néolithique et, pour une part ( notamment dans la zone du “charnier” ), labourés ; cependant ni le site ni sa périphérie dans un rayon d’un kilomètre n’ont révélé de traces d’installations domestiques, village ou ferme. La quantité des vestiges ( plusieurs dizaines de milliers d’os humains, plusieurs milliers d’armes appartenant à la phase LT B2-C1 ) et leur excellente conservation ( cadavres acéphales arrivés entiers avec les vertèbres cervicales encore attenantes ) n’autorisent, nous semble-t-il, qu’une hypothèse : il s’agirait de dépouilles provenant d’un champ de bataille. L’intrication des éléments de certains gisements, tels que le “charnier” et leur chronologie homogène et resserrée indiquent qu’il s’agit, selon toute probabilité, d’une unique et même bataille. La masse de matériel apportée et leur remarquable état de conservation suggèrent par ailleurs une grande proximité du champ de bataille. La connaissance que l’on a actuellement de la pratique du trophée dans le monde antique nous incline à penser que le site se trouve lui-même sur le champ de bataille, peut-être en une zone qui présenta un intérêt stratégique ou symbolique.
    
Le site archéologique du Champ Crezette correspond donc au lieu du traitement des restes d’un champ de bataille. La nature et la diversité de ces traitements sont encore à l’étude, d’une part parce que l’on ne connaît pas précisément l’exacte étendue du site et donc des formes diverses de gisements qui peuvent s’y trouver, d’autre part parce que seule l’étude quasi exhaustive du matériel permettra de comprendre les différents traitements qu’ont connus les dépouilles, tant les armes que les cadavres. Jusqu’en 2001, nous pensions que l’éléments architectural principal et central était l’enclos quadrangulaire dont la présence était soupçonnée depuis 1982 et dont l’exploration constituait l’objectif principal de notre programme de fouille. Aujourd’hui, cet enclos se trouve fouillé sur les trois cinquièmes de son emprise. Et l’on peut estimer que nous avons une connaissance suffisante, eu égard aux difficultés d’en faire une fouille complète ( le fossé exige un travail considérable, de l’ordre de 7 à 8 ans et surtout se traduirait par l’exhumation d’au moins 3000 à 4000 objets métalliques dont la conservation et la restauration poseront problème ) et à la nécessité de garder des secteurs témoins pour des recherches complémentaires futures.
       
Fig. 2 : Plan de l'enclos quadrangulaire.
Fig. 3 : Plan de la zone du "charnier" (EO-42).
   
Cet enclos, de plan presque parfaitement carré, de 47m50 de côté, est délimité par un puissant fossé de 3m50 et près de 2m50 de profondeur, là où il est bien conservé. Ce fossé est demeuré ouvert pendant les deux siècles qui séparent sa création de son remblaiement, au tout début de l’époque augustéenne. Son entrée n’a pu être mise en évidence, elle pourrait se trouver dans l’angle sud, en un secteur qui n’a jamais été exploré. Le système de clôture, comme dans le cas des sanctuaires contemporains, paraît complexe : il ne se limitait pas à ce seul fossé mais devait être doublé par des éléments en élévation qui empêchait toute intrusion d’animaux sauvages dans l’enceinte. Ici, il semble que ce sont des bâtiments qui aient joué ce rôle mais peut-être étaient-ils associés à des sections de palissade. La mauvaise conservation des côtés nord et sud de la périphérie du fossé ne permet pas une documentation d’ensemble. Il est sûr, en tout cas que ces bâtiments extérieurs jouaient le plus grand rôle dans l’économie de cet aménagement. Le gisement dit du “charnier” en témoigne. Il s’agit d’un épandage d’ossements humains et d’armes dont l’emprise dessine un quadrilatère régulier d’une dizaine de mètres de longueur sur 4 m de largeur. Ce gisement correspond, à n’en pas douter, à l’emplacement du bâtiment qui seul a pu permettre sa bonne conservation. Les os se présentaient, en effet, comme des morceaux de squelettes plus ou moins vastes (de la main ou bassin jusqu’à des squelettes quasi entiers ( la tête manquant toujours ). Les armes accompagnant ces restes montraient la même qualité de conservation : chaînes encore reliées aux fourreaux, coques d’umbos en parfait état. Ces restes ne montraient aucun ordre mais se trouvaient intimement mêlés de la base du gisement à la surface. C’est cette situation paradoxale qui nous a fait envisager l’hypothèse d’un dépôt accidentel, la chute de ces dépouilles depuis un ou plusieurs supports se trouvant surélevés. L’étude anthropologique de ces 16 000 ossements a montré qu’ils proviennent d’environ 120 individus, tous masculins, adolescents ou adultes, de grande taille. Il manquerait donc près de la moitié des ossements qui, par conséquent, auraient été retirés de ce lieu. D’autres gisements de même nature mais moins bien préservés indiquent la présence de semblables bâtiments et d’un semblable contenu le long du fossé toujours à l’extérieur, vers le nord et sur le côté sud.  

Fig. 4 : Cliché de la coupe F 327.

Fig. 5 : Cliché de la coupe F 52.

Fig. 6 : Mobilier du secteur F 70.

   
Fig. 7 : Plan de l'ossuaire nord (EO-293).
  
Les autres gisements osseux se trouvent à l’intérieur de l’enceinte, ils se présentent sous une forme totalement différente. Ce sont des assemblages ou des petites constructions d’os longs ou plus exactement de membres décharnés repliés et alignés les uns à côté des autres, de façon à constituer les murets de sorte de réceptacles cubiques, d’1m70 de côté et d’une soixantaine de cm de hauteur à l’origine. Deux de ces “ossuaires”, ainsi que ce terme peu approprié en a été proposé, ont été découverts dans les angles intérieurs nord et est, les deux autres angles n’ayant pour l’heure pas été explorés. D’autres constructions, du même type devaient exister à l’intérieur de l’enceinte ou à l’extérieur, notamment sur le côté méridional : leurs vestiges en ont été retrouvés mais sous une forme remaniée et tardive. Ces constructions témoignent de traitements du cadavre, longs et réalisés en plusieurs étapes. On doit, en effet, penser que les cadavres mis à contribution se trouvaient dans un état de pourrissement avancé, permettant un dépeçage sans intervention d’instrument tranchant mais autorisant le maintien de certaines articulations, des membres notamment. La fouille de la périphérie des deux constructions a montré que le dépeçage fut opéré sur place et suivi de la construction des réceptacles en os. Une autre opération s’est également déroulée dans le voisinage immédiat, c’est le broyage des os longs pour l’obtention de petites esquilles osseuses. On sait qu’une partie de ces dernières fut brûlée mais le lieu de cette crémation n’a pu être établi avec certitude. Le but de ces deux opérations paraît avoir été de rendre fluide et peut-être de purifier par le feu ces os qui furent ensuite déversés dans au moins une cavité cylindrique située au centre de l’“ossuaire” nord où en fut retrouvée une quantité importante, remplissant totalement cette cavité d’1 me profondeur mais également tout l’espace intérieur de la construction.
  
Fig. 8 : Plan de l'ossuaire 2000 (EO-496).
Fig. 9 : Plan de l'ossuaire 2001 (EO-497).
Fig. 10 : Plan de l'ossuaire 2001 (EO-498).
  
Ces “ossuaires” sont les principaux aménagements architecturaux de l’enceinte , repérables aisément à la fouille. Il en existait d’autres, de même nature que les bâtiments extérieurs et, comme ces derniers, situés sur le bord du fossé. Comme ces derniers également, leur présence est trahie par l’excellente conservation sur le sol ancien de restes squelettiques et d’armes. Là encore, ces gisements délimitent au sol des espaces géométriques, d’une largeur constante de près de 4m. On est donc amené à y voir les traces, en quelque sorte en négatif, de bâtiments ou d’auvents, situés, au moins sur le côté nord-oriental, entre les deux “ossuaires”. La zone centrale de l’enceinte, en revanche, est étonnamment vierge de tout aménagement et le sol ancien, ailleurs bien conservé, est très perturbé. En coupe stratigraphique, ce sol présente une base irrégulière, comme s’il avait subi des arrachements. On a proposé d’y voir un espace d’environ une cinquantaine d’ares, occupé par une végétation arborée et arbustive. Ce même espace à l’époque augustéenne, puis pendant tout l’empire romain est, en effet, couvert d’un “ bois sacré” dont témoigne une même couche végétale et de nombreux pollens de bouleaux et de pins. Pour la période latènienne proprement dite, la couche humique , où a pu se développer ce type de végétation, étant aussi celle des labours anciens, la mise en évidence d’un tel bois est plus difficile mais elle fortement présumable, à cause de ces anomalies stratigraphiques, à cause aussi de l’existence d’un tel bois sacré à la période romaine en un lieu qui est marqué par la tradition, sous de nombreux aspects.  

Fig. 11 : L'ossuaire EO-496 en cours de fouille.

Fig. 12 : Mobilier de l'ossuaire EO-496.

    
On le voit, l’enclos quadrangulaire de Ribemont se démarque très sensiblement de sanctuaires latèniens du nord de la Gaule, par les aménagements architecturaux d’un type jusqu’à présent unique et par un matériel archéologique, à la fois très spécifique ( il s’agit uniquement d’os humains et d’armes ) et d’une abondance également unique. Il faut mentionner encore deux autres différences de taille. Dans les niveaux anciens, ceux qui concernent la surface du sol ancien et sont datables du début du IIIe siècle, on ne rencontre pas d’ossements animaux ( à l’exception des chevaux ) ni de céramique. L’absence de ce type de matériel s’accorde parfaitement avec l’absence, au centre de l’enclos, d’une structure cultuelle spécifique, une ou plusieurs fosses, toujours présentes sur les sanctuaires et interprétées comme des “autels creux”. L’absence de la structure et du matériel archéologique qui lui est habituellement associé doit être considérée comme un argument très fort pour l’hypothèse d’une fonction non spécifiquement cultuelle de l’enclos : ce dernier n’a pas abrité un culte régulier, marqué par les sacrifices d’animaux, pendant les deux siècles de son existence.
   
L’enclos quadrangulaire de Ribemont échappe donc, pour l’instant, à nos schémas classificateurs. A l’évidence, il ne s’agit pas d’un lieu de culte réservé à la population ni même à son élite. On a proposé d’y reconnaître la forme celtique d’un trophée. Mais ce dernier conserve une connotation trop hellénique qui nuit à la représentation mentale que le mot devrait suggérer. “Trophée” évoque trop un aménagement ponctuel, même si des analyses récentes, telle celle de J.-L. Durand, montrent que le trophée prend une allure cultuelle ( les représentations grecques montrent très souvent une sorte de “bômos” au pied du trophée ) et que son emplacement, bien que la structure ait pu assez vite disparaître, a continué à généré des cérémonies commémoratives. L’enclos de Ribemont est un lieu sacré, dans la mesure où sa clôture délimite un espace divin où la divinité est présente à travers son bois sacré. Les dépouilles qui ont été déposées à sa périphérie puis traitées à l’intérieur de l’enceinte jouent le rôle de trophée dont on sait que la pratique en était connue des Celtes. Par ailleurs le traitement ritualisé de ces dépouilles pendant une période de quelques années au moins fait de ce lieu, au moins pendant un temps, un lieu de culte d’une nature très particulière.
   
Les découvertes des campagnes de fouille 2001 et 2002, qui seront exposées plus loin, confirment tout à fait la diversité des fonctions des différents aménagements du site et les problèmes de vocabulaire auxquels on se heurte dès qu’on veut décrire des réalisations correspondant à des préoccupations spirituelles dont on sait évidemment peu de chose.
   
L’exploration de l’espace occupé par l’enclos quadrangulaire et sa périphérie immédiate a livré une documentation précieuse pour la compréhension de la genèse du sanctuaire gallo-romain et partiellement pour celle de sa nature et de son fonctionnement. L’histoire du lieu a enregistré les résultats les plus remarquables qui font du sanctuaire gallo-romain de Ribemont l’un des rares en Gaule dont on connaisse très exactement l’origine et ses débuts. La fouille du fossé de clôture et des gisements osseux évoqués plus haut montre que le l’enclos et ses aménagement sont restés en l’état pendant un peu plus de deux siècles, jusque dans les années –30, -20. Le fossé n’avait pas été rebouché et les bâtiments, de même que les constructions d’ossements n’avaient pas été démontés mais étaient tombés progressivement en ruine. Le relatif bon état de ces vestiges après une période relativement longue suppose un entretien régulier et une protection environnementale ( sous la forme d’un enclos plus vaste ), deux points sur lesquels les deux dernières campagnes de fouille livrent des données nouvelles qui seront également exposées plus bas. Pendant deux siècles l’enclos quadrangulaire semble avoir connu une longue léthargie brusquement interrompue au début du 3è quart du Ier siècle avant J.-C. Le fossé de clôture partiellement comblé de façon naturelle est alors totalement rebouché. L’emprise de l’enclos et ses abords sont nivelés. Pour cela les bâtiments en ruine sont soigneusement démontés. Ces opérations sont faites avec soin voire méticulosité : des ossuaires sont déplacés et grossièrement reconstitués, les objets en bronze sont récupérés, le matériel métallique est trié et, en partie au moins, déposé dans le fossé de clôture au moment du rebouchage. Les nouvelles couches ainsi créées contiennent en abondance un matériel archéologique tout à fait significatif, comprenant des armes gauloises de l’horizon Alésia, de l’équipement militaire romain, des monnaies dites d’auxiliaires.
   

Echantillon de monnaies découvertes dans le secteur de l'enclos quadrangulaire.

Fig. 13 : LT 8403 (avers) Fig. 14 :  LT 8514 (avers) Fig. 15 : BN 6937 (avers) Fig. 16 :  DT 27(avers)
Fig. 13 : LT 8403 (revers) Fig. 14 :  LT 8514 (revers) Fig. 15 : BN 6937 (revers) Fig. 16 :  DT 27 (revers)
    
Ces objets, souvent de petite taille, visiblement perdus ou mêlés intentionnellement aux objets plus anciens ( armes également ) trahissent, à notre sens, l’identité de ceux qui vinrent démonter les structures anciennes. Ce sont des Gaulois, très certainement des auxiliaires des armées romaines. De nombreuses monnaies ambiennes permettent de préciser leur origine, ce que confirme le soin évident qui est consacré à ces opérations de démontage, soin et respect du matériel qui autrement se comprendraient mal.
     
Fig. 17 : Pièces d'équipement et de harnachement de type militaire.
  
Ces opérations et ce respect du site s’expliquent par d’autres opérations qui ont dû immédiatement ( ou peu après ) les suivre. Le nivellement du terrain sur une superficie d’environ un hectare avait, en effet, pour but de préparer la construction d’un temple à l’intérieur même de l’ancien enclos quadrangulaire. Au moment de la construction de ce temple, les bâtisseurs avaient une connaissance parfaite des limites de l’ancien espace sacré : ils s’ingénièrent à installer la clôture de leur nouvel enclos sacré sur l’emplacement même du fossé gaulois, au moins au nord et à l’est. Ils avaient également conscience de la nature et de l’aspect de cet enclos puisqu’il recréèrent très vite son aspect végétal. Les deux dernières campagne de fouille ont montré que le respect de la topographie gauloise ne s’est pas limité à cet espace sacré mais aussi au vaste espace quadrangulaire qui le précède du côté méridional et auquel nous avons donné le nom volontairement imprécis d’“esplanade”.
    
Il y a de fortes chances pour que les hommes qui ont procédé au démontage des vestiges gaulois soient les mêmes que ceux qui ont réalisé les nouvelles constructions : les niveaux correspondant à ces dernières contiennent le même matériel militaire mixte que celui qui vient d’être évoqué. Par ailleurs, les vestiges des fondations de la première réfection du temple ( entre –10 et +30 ) témoignent d’une forte influence de l’architecture militaire. Il s’agit d’une construction en pans de bois avec un plancher surélevé reposant sur une série de sablières basses alignées en lanières, telle qu’on les voit sur les horrea des camps militaires précoces. On doit penser que la nature du nouveau lieu de culte conservait un fort caractère guerrier. Ses utilisateurs n’ignoraient rien de la présence des vieilles dépouilles gauloises, qu’ils n’avaient pas cherché à retirer de l’espace sacré, y rassemblant même celles qu’ils avaient rencontrées dans ses abords. La divinité honorée en ce lieu dont nous ignorons l’identité devait avoir affaire de près ou de loin au monde de la guerre. La vaste superficie de ce sanctuaire nouveau ( environ 3 ha ) et l’importance de ses aménagements ( un temple et deux vastes enclos totalement fermés de palissades ) laissent supposer que d’emblée celui-ci revêtait un caractère public qui s’exprimera assez rapidement dans le caractère monumental de son architecture.
   
  Le petit temple ( par opposition au “grand temple” d’allure classique ) de Ribemont se classe parmi les plus anciens temples gallo-romains de la moitié nord de la Gaule. Sa première phase de construction se situerait entre –30 et –20. Dès cette première phase, son plan serait celui d’une fanum classique, avec des dimensions plutôt petites ( moins de 15 m de côté ). Son élévation demeure problématique. Un deuxième état se révèle dans ce qui semble être une réfection de la cella. Un massif de craie damée y est constitué dans lequel sont  bloquées des sablières de bois dans lesquelles s’inséraient certainement des potelets supportant un plancher légèrement surélevé.

Fig. 18 : Fondations du premier état du petit temple (fin Ier s. avant J.-C.).

   
Un col d’amphore Pascual I et plusieurs tessons d’une coupe en verre de Type Isings 3c, découverts dans les cavités des sablières permettent de dater cette phase entre –10 et +30. Un troisième état est marqué par une nouvelle réfection de cette cella : les parois, certainement en pans de bois sont remplacées par quatre colonnes d’angle, en craie et d’un diamètre de 35 cm. C’est certainement une partie de leurs fûts qui a été retrouvée dans la tranchée de fondation du premier mur de clôture, daté des années 60 ap. J.-C. Un quatrième état voit la reconstruction des murs extérieurs, qui pourraient être ceux de la galerie périphérique. Des murets y sont installés qui devaient supporter de petites colonnes. Il est difficile de situer chronologiquement cette dernière phase. Elle est en tout cas antérieure à la fin du IIe siècle.
   
Fig. 19 : Clôture de l'espace sacré (états I & II gallo-romains).
  
Si l’élévation de ce petit temple pose de nombreux problèmes, son environnement est mieux connu. Dès sa création, il se trouve dans une enceinte palissadée sur tous les côtés. L’intérieur de cet espace sacré est alors en grande partie occupé par un milieu végétal parmi lesquels on trouve des bouleaux et des pins. Le seul aménagement du sol ( hormis le temple ) est une voie dallée qui mène de l’entrée de l’enclos au milieu du côté méridional jusqu’au temple. C’est sur cette allée, à quelques mètres de la façade du temple que devait se trouver l’autel et dont témoigne un espace rectangulaire où le dallage est absent. Les dalles de la voie reposaient directement sur la terre végétale. L’état de ces blocs de craie qui n’ont pratiquement pas subi le gel indique qu’elles étaient en un milieu protégé du vent et des intempéries. L’érosion de leur surface sous forme d’une multitude de petits cratères doit être attribuée à l’action des mousses et des lichens dont la profusion révèle une atmosphère très humide. La position régulière des dalles au-dessus de la terre végétale, traversée par les cavités des animaux fouisseurs indique une utilisation très faible de l’allée, pendant une période pourtant assez longue, deux siècles environ. La seconde enceinte ( l’“esplanade” ) présente quelques caractères similaires, même clôture sous forme de palissade tout d’abord puis de mur en pierre, même espace intérieur non aménagé, laissé à une végétation peut-être moins haute, herbe certainement. C’est en ce lieu que ce sont déroulées des activités plus festives et concernant un public plus vaste. Des banquets importants s’y sont tenus dont le remblaiement d’un grand puits situé dans l’angle nord témoigne avec éloquence : plusieurs mètres cubes d’ossements animaux et de céramiques cassées y ont été enfouis.
  
Les deux enceintes, depuis la création du sanctuaire gallo-romain, connaissent une évolution similaire : après deux voire trois états de palissade, des murs de clôture sont édifiés au milieu du Ier siècle ap. J.-C. Dans les années 80, ceux-ci sont replacés sur tous les côtés par des portiques dont le mur de fond est orné d’une fresque murale du IIIe style pompéien. Peu de temps avant, le temple lui-même avait été décoré d’une fresque murale imposante, entièrement historiée, sur une thématique que l’on trouvera plus tard dans la décoration sculptée du nouveau temple : personnages divins, scènes religieuses peut-être, oiseaux, monstres marins, végétaux, la séparation entre les panneaux étant masquée par des représentations architecturales.
   
Fig. 20 : Enfuit peint (candélabre). Fig. 21 : Enduit peint (plinthe du portique).

   

Ainsi depuis la construction du temple, le processus d’embellissement est continu, il épouse les innovations techniques et esthétiques qui gagnent la Gaule du nord. C’est dans cette logique qu’à la fin du Iie siècle, un temple monumental et d’allure classique est édifié sur la bordure septentrionale de l’enclos sacré. A la même époque sont édifiés sur le site un théâtre et deux ensembles thermaux. Les campagnes de fouille de 1996 à 1998 ont bien montré comment la construction du temple a été effectuée en plusieurs étapes et en utilisant l’exèdre nord du quadriportique flavien comme autel provisoire. On en trouvera un compte-rendu détaillé dans l’article de Gallia 1999 n°56. Le nouveau temple se présente comme l’un des plus grands de la Gaule, avec des dimensions similaires à celles de la Maison Carrée.
Les constructeurs ont dû, pour son édification, répondre à plusieurs contraintes. Pour conserver l’implantation sacrée, ils ont transformé l’emplacement du temple précédent en un vaste autel qui assurait la perpétuation du lieu de culte. Pour compenser la pente naturelle du terrain, ils ont édifié un gigantesque podium établi lui-même sur une terrasse en grande partie surélevée, à l’emplacement du nouveau triportique qui devait servir d’écrin au temple. Ce temple, comme la plupart de ses homologues de Gaule, soulève d’importants problèmes de restitution qui sont dus à la mauvaise conservation des vestiges en place ( le sol n’est pas conservé ni les bases de colonne ) et à une mauvaise représentation des blocs architectoniques découverts dans les remblais postérieurs ( peu de fragments de fûts de colonne, d’éléments de fronton ).  

Fig. 22 : Restitution du temple et de sa cour à la fin du IIe s. après J.-C.

  
Il apparaît cependant qu’il s’agit d’une construction imitant au moins partiellement les modèles classiques : elle présente en façade un pronaos décoré dans le style corinthien.
  De nombreux éléments de sculpture en haut relief témoignent d’une grande qualité artistique. Ils restent cependant difficiles à attribuer, soit à un ou plusieurs frontons, soit à des frises. Les problèmes les plus importants concernent la fonction exacte du podium, la présence ou non de galeries sur les côtés du temple et les raccords de celles-ci avec les deux triportiques. Ces trois problèmes sont liés. Ils nécessitent une meilleure connaissance des élévations. Ils doivent également tenir compte des contraintes de circulation. En ce domaine, notre connaissance a heureusement évolué. La fouille de l’enclos sacré dont la fonction est maintenue dans le nouvel ensemble architectural montre que l’espace végétal, cette fois autour de l’autel, a été reconstitué mais que la petite voie dallée qui menait au premier temple n’a pas été conservée. Il n’était donc pas possible d’accéder directement au grand temple, par sa façade, et en utilisant son escalier frontal.
Fig. 23 : Bloc d'architecture du grand temple.
  
Ce dernier ne devait servir que pour l’accès à l’autel. Pour pénétrer dans le temple, il était donc nécessaire d’emprunter l’un des deux côtés conservés  du vieux quadriportique flavien, d’entrer dans le nouveau triportique du grand temple et d’utiliser l’un des deux escaliers latéraux qui permettait d’accéder au podium du temple. Étant données les différences de niveau entre le quadriportique flavien, la terrasse du grand temple et le podium de celui-ci, il est difficile d’imaginer que deux portiques latéraux aient raccordé le pronaos du temple et les jonctions des deux triportiques, là où furent tardivement installées des exèdres. Il est plus probable que le temple sur son podium se trouvait isolé au milieu des deux cours rassemblées en un même espace. La question est donc de savoir si son large podium servait d’assise à une galerie périphérique sur trois côtés ou si elle ne permettait qu’une circulation non couverte autour du temple.
   
Cet ensemble, disproportionné dans son expression architecturale par rapport à la faible activité cultuelle qu’il a connue, fut en grande partie détruit à la fin du IIIe siècle. Sa reconstruction  a été assez rapide car dans le secteur du temple les niveaux de construction reposent directement sur la couche de destruction. On présume que le plan du temple fut conservé sans en avoir les preuves archéologiques. Il est sûr en tout cas que les deux triportiques furent réédifiés au même emplacement. Cependant les matériaux employés et la décoration ne furent pas les mêmes : la craie locale remplaça, en grande partie, le calcaire provenant du Valois ou du Soissonais. Il semble que le quadriportique de l’esplanade ne fut pas reconstruit et que l’ensemble cultuel se trouva amputé de la moitié de sa superficie. Néanmoins cet espace demeura vierge de construction mais sur ses côtés se développa une activité artisanale, peut-être liée aux travaux de reconstruction.

Fig. 24 : Visage humain.

   
Les témoins les plus récents du site appartiennent au début du Ve siècle. Ils ne nous renseignent pas sur la fin du sanctuaire.